Six nations 2013 : retour sur un week-end exceptionnel

Remise des prix, photo de l'équipe de France

D'abord un petit rappel pour les personnes qui ne connaissent pas le jeu en tête-à-tête ou ne pratiquent pas la compétition. Vous entendez régulièrement parler dans le Lien du Tournoi des Six Nations. Il s'agit de rencontres par équipes, amicales et jusque là non homologuées, rassemblant l'Allemagne, l'Angleterre, la Suisse, les Pays-bas, la Belgique et la France. Une sorte d'Europe des origines mais qui ne coïncide pas avec celle des premiers traités des années cinquante.

Tous les deux ans le pays hôte change, prenant en charge l'organisation de l'événement. À chaque nouveau cycle nous nous engageons donc pour une période de douze ans. La première édition eût lieu en 1971. Petite statistique : des 21 tournois qui précèdent l'Allemagne en a remporté 18. C'est dire s'ils sont les grandissimes favoris.

Cette année la Belgique présente deux équipes afin de compenser la défection de la Suisse. Pas toujours facile d'aligner quatre joueurs. La France peut malheureusement en témoigner.

Nous jouons donc un «toutes rondes» sur trois jours à la cadence de 2 heures KO. Pour décider du score d'un match par équipes, l'arbitre additionne les points marqués sur chacune des quatre tables. Une partie valant un point le match se joue au meilleur des quatre points. Le joueur le plus fort de chaque groupe joue en principe sur la première table, le numéro deux sur la table suivante et ainsi de suite. Bien sûr l'ordre des échiquiers peut changer. La consigne étant que l'ordre défini au départ sera respecté pendant tout le tournoi. Le cas échéant une équipe peut faire jouer un remplaçant, celui-ci ne pouvant occuper que la table 4. Des règles de départage permettent de classer les équipes qui ont le même nombre de points de match.

Pour la première fois dans les six nations la France a gagné un match par quatre à zéro. C'était contre la seconde équipe belge. Pour la première fois également un joueur français - et même deux - réalise le score parfait de 5 sur 5 (Olivier Deville et Bertrand Catherine). Enfin c'est la première fois que l'équipe est coachée par un professionnel reconnu par la FFE : Todor Todorov, GMI classé 2487 Élo. Le groupe a pu se réunir via Skype pour quatre fois 90 mn de travail avant le départ pour Ostende.

Pendant le tournoi notre nouvel entraîneur a complété par E-mail les préparations sur nos principaux rivaux respectifs. Merci Todor pour ton excellent travail et l'unité du groupe qu'il a suscité.

Nous étions donc sept accompagnateurs et joueurs à Ostende, en cette mi-décembre 2013, pour représenter l'équipe de France catégorie handicap visuel, officiellement soutenue par la FFE.

Le départ doit être avancé pour cause de grèves à la SNCF. Le 11 au soir André accompagné de Colette (son épouse), Olivier et moi étions déjà à Paris. La famille Hervais (Alain, Monique et Adrien) faisant route par voiture.

Au Kinkhorn Hôtel nous sommes logés dans deux appartements spacieux et bien équipés. Très agréable de retrouver l'ambiance qui règne autour de cet événement périodique amical. C'est l'occasion de pratiquer un peu d'anglais. Tous les jours nous apprendrons également à compter en flamand, un groupe de personnes retraitées s'adonnant au loto dans le bar après-midi et soir.

La salle de jeu par contre manque de lumière, c'est pourquoi les tables ne sont pas alignées par équipe. Dans ces conditions il n'est pas toujours aisé pour les participants de se situer entre eux. En effet dans de telles rencontres les joueurs ont besoin de se parler pour signaler leur résultat ou demander la décision du capitaine en cas de proposition de nulle. Je précise que la France est la seule équipe entièrement composée de joueurs non-voyants ou qui ne se servent pas de la vue pour jouer.

Herman Jennen ouvre cette vingt-deuxième édition et fait procéder au tirage au sort. Comme l'a très justement fait remarquer Adrien après la remise des prix, ce tirage nous a aidé, nos deux principaux adversaires étant programmés pour la dernière journée. La confiance est venue avec l'enchaînement des victoires.

Vendredi 13 décembre 9h, ronde 1 : Pays-Bas VS France

Nous jouons ce matin les Pays-Bas avec les noirs, c'est-à-dire qu'Adrien a les noirs au premier échiquier, Olivier les blancs au second, Bertrand les noirs au troisième et André les blancs au quatrième. Hormis Sergio Harnandan présent à Harrogate et que nous connaissons sur Skype, l'équipe adverse présente un visage neuf. Olivier, André et moi devons jouer sans préparation. Coup de tonnerre quand Alain m'indique qu'Adrien vient de gagner sa partie avant l'heure de jeu. Son adversaire, pas encore dans le tournoi, a oublié une fourchette de pion qui perd une pièce dans l'ouverture. Sergio se rattrapera le lendemain en annulant le premier échiquier anglais. Mais à la quatrième table André est victime du même problème et doit laisser sa dame en quelques coups. Il se battra plus de trois heures pour essayer de récupérer cette partie pourtant perdue. Contre 1. e4 j'opte pour une sicilienne variante Kalashnikov. J'égalise assez rapidement. insuffisamment développés à l'aile-dame les blancs perdent la qualité et la finale qui suit avec un pion de plus est tout de suite gagnante pour moi. Olivier peut se permettre d'annuler pour que nous remportions le match. À son aise avec un pion d'avance et une position très solide, il fait jouer son adversaire qui se désunit et laisse l'équipe de France avec trois victoires.

Pays-Bas - France : 1 - 3

Deuxième ronde, vendredi après-midi, 14h45 : France VS Belgique I

Là encore pratiquement pas de préparation contre des joueurs que nous ne connaissons pas. À noter que la moitié de l'équipe Belge est composée de femmes. Dans ce match il y aura eu proposition de nulle sur les quatre tables. Adrien accepte rapidement l'offre de son adversaire qui joue vite et bien dans l'ouverture. Il n'aime pas la tournure qu'avait prise cette partie. Sur les autres tables la position d'Olivier est très serrée et André a presque deux pions de retard. Dans un gambit islandais je parviens à conserver le matériel investi par mon rival mais la finale est encore loin. Rien est clair après deux heures de jeu. Olivier me demande à son tour s'il peut accepter la proposition de nulle de son adversaire. Sentant le danger au quatrième échiquier, je lui recommande de poursuivre tant qu'il peut. Je refuse également la nulle, surtout après l'échange des dames, provoqué d'ailleurs par mon adversaire. En finale de cavaliers il se trompe à nouveau et doit bientôt abandonner. 1,5 - 0,5 pour la France après deux parties. Par contre André a maintenant trois pions de moins. La configuration lui donne cependant des chances de nulle. Table 2 j'entends Olivier qui enchaîne ses coups rapidement. Il me semble sûr de lui. En finale il a rapproché son pion b de la case de promotion obligeant les blancs à se concentrer sur l'aile-dame. La différence se fait de l'autre côté de l'échiquier et Olivier donne un deuxième point décisif à la France. André qui se bat comme un chef arrache cette fois la nulle et le score est quand même assez large.

France - Belgique I : 3 - 1

Ronde 3, samedi 14 décembre : Belgique II VS France

Cet après-midi nous allons visiter Ostende. Avant cela nous jouons l'équipe sur le papier la moins cotée du tournoi. Tout va très vite : Olivier annonce échec et mat en moins d'une demi-heure et Adrien gagne une pièce dans l'ouverture. Pour la deuxième fois j'ouvre avec une sicilienne. Mon adversaire féminine tombe dans un piège qui me donne le pion e4. Sans me presser pour ne pas lui donner de contre jeu, je m'organise au centre et développe une attaque sur la colonne f ouverte pour moi. Un deuxième pion et la pression sur f2 oblige Sonia à abandonner dans le milieu de jeu. André parachève la victoire de l'équipe avec un premier succès personnel. C'est la première fois me dit-il à la pause de midi que l'équipe prend tous les points dans un match. Un signe ?

Belgique II - France : 0 - 4

Samedi après-midi, visite du centre-ville d'Ostende

La ligne de tramway longe la côte depuis l'hôtel jusqu'à la gare ferroviaire. Beaucoup de vent mais un soleil d'hiver. Ostende c'est la pêche au large, les «sea biscuits», la confiserie locale. Notre guide anglophone nous présente la cathédrale «Saint-Petrus» - qui témoigne de la présence de la dynastie régnante depuis Léopold Ier en 1831 -, ses vitraux et sa très belle maquette accessible au milieu du parvis. Louise d'Orléans, fille de notre ancien souverain Louis-Philippe, est vénérée là-bas. On découvre aussi le visage de Lucy Loes, la figure chantante locale du XXe siècle. Derreck termine par quelques facéties comme toucher un morceau de requin ou apprendre à distinguer un crabe mâle d'un crabe femelle. La journée s'achève par une heure de balade et d'achats pour Noël. L'attente du tram est plutôt fraîche, il ne faut quand même pas être frileux dans cette région du Plat Pays. Le réseau wifi de l'hôtel est disponible ce soir, occasion de quelques échanges sur Skype avec Bernard. Par contre Todor est retenu pour les interclubs. Il joue en national 1 avec Drancy. Ce week-end figure aussi sur le calendrier de la fédé.

Dimanche 15 décembre 2013, jour décisif ! Ronde 4 : Angleterre - France

Pour ce match nous avons peaufiné les prépas. Adrien a fort à faire opposé à l'un des meilleurs joueurs de la spécialité : j'ai nommé Chris Ross, 2227 Élo. Chris a notamment battu le numéro un allemand à la première ronde. Par contre ses coéquipiers n'ont pas de classement FIDE, difficile de les situer. Pour l'anecdote, peu au fait de la lecture des tableaux avec mon nouveau smartphone, j'ai pris leur année de naissance pour un classement Élo ! Mon adversaire malentendant joue avec un assistant. Mais ce dernier a l'air dépassé. Il note les coups c'est presque tout ce qu'il fait. Pour exemple, Steve n'a pas touché à la pendule jusqu'au huitième coup sans que personne de son équipe ne paraisse surpris. Les dames sont échangées très tôt dans l'ouverture, les blancs sont déroqués, je me développe sans difficulté. Petits rituels pour rester concentré. Il suffit de peu de chose pour que l'avantage positionnel soit réduit à presque rien. Alors qu'ils semblaient parvenir à égaliser, les blancs battent en retraite et précipitent leur défaite. 0 - 1 après deux heures de jeu. La situation de l'équipe est toutefois peu certaine : Adrien a peut-être fait un mauvais calcul en échangeant les dames très tôt et André n'est pas sûr de lui. Seul Olivier semble contenir son rival dans des échanges équilibrés. Cyril Veaugeois, venu de Gonfreville pour préparer l'édition 2015, m'indique que les positions sur les échiquiers de la table 2 ne sont pas les mêmes. L'adversaire d'Olivier a laissé tourner le chronomètre sans la confirmation vocale de notre numéro 2 qui n'apprécie pas - à juste titre - cette touche d'humour anglais. À ce moment André me demande s'il peut accepter une offre de nulle. Mieux vaut tenir, André semble fatigué et content de ce résultat. 0,5 - 1,5 pour la France. Toutefois la partie d'Olivier n'est pas si claire et Chris est sans doute en train de gagner. Notre vice-champion de France reste bien concentré, il enchaîne ses coups à un tempo régulier et la cadence est terrible pour qui accuse trop de retard en zeitnot. La blague est retournée, son adversaire finit par tomber. 0,5 - 2,5 : nous tenons cette deuxième place. Comme d'habitude Chris Ross marque le point pour réduire le score avec une partie cette fois très positionnelle.

Angleterre - France : 1,5 - 2,5 : quatrième victoire d'équipe, cet après-midi nous jouons la première place !

Ronde 5 : France VS Allemagne

Annonçant les appariements, l'arbitre précise qu'un match nul d'équipe suffit aux allemands qui ont davantage de points que nous par échiquiers. Je reconnais la voix de Wilfried Bode, 2333 Élo, le coach de nos adversaires déjà croisé en Angleterre. Pour ceux qui les connaissent, l'équipe allemande est composée, dans l'ordre, d'Olaf Dobierzin, Jürgen Polhers, Gert Schulz et Manfred Pinnov. Nous avons les blancs sur les tables 1 et 3. Adrien ouvre avec une Rossolimo préparée spécialement, et Olivier déploie sa Nimzo-indienne favorite. Je dois faire appel à de vieux souvenirs face à Gert qui varie d'avec ce qu'on trouve à son sujet dans les bases de données. Enfin André connaît bien son adversaire participant régulièrement à des tournois de l'autre côté du Rhin. L'atmosphère est très concentrée, on sent que c'est la finale. Que dire de cette rencontre ? Dans le Fascicule Technique vous pouvez lire mes commentaires et impressions sur ma partie avec Gert. Un sourire quand j'entends la grosse voix de Polhers signifier la victoire d'Olivier. Explosion de joie intérieure lorsque mon adversaire me tend la main pour abandonner. Clameurs contenues au moment où l'arbitre vient enregistrer le demi-point décisif d'Adrien. Applaudissements de toute la salle quand André complète le succès de la France avec une nouvelle égalité.

L'équipe a vraiment donné le maximum. Bien soudés nous avons su profiter des occasions de faire la différence et du facteur chance quand il s'est présenté. La victoire est belle, elle a vraiment bon goût. La FFE a même fait état des six nations sur son site avec une photo de notre équipe. Je pense à Patrick qui faisait le voyage en Inde pour les olympiades.

Champagne pour tout le monde, le trophée est une grande assiette dorée et argentée. La récompense c'est aussi la joie des coéquipiers, les félicitations de tous - Allemands en premier -, l'envie de recommencer. Et la prochaine fois ce sera en France comme vous le savez.

Télécharger les parties au format PGN


Classement final

1 France 10
2 Allemagne 8
3 Angleterre 6
4 Belgique I 4
5 Pays‐Bas 2
6 Belgique II 0

par Bertrand Catherine